Les femmes à la pêche

Les femmes à la pêche

Il y a quelques jours, une dame, passionnée par la pêche à la mouche se plaignait sur les réseaux sociaux du regard et de l’attitude de certains hommes la voyant en action ou achetant du matériel. Ces réactions ne sont pas nouvelles. Il y a plus de quarante ans maintenant, ma mère subissait déjà les mêmes critiques.

C’est en partie grâce à ma maman que j’ai contracté le virus de la pêche lors de mon adolescence. Passionnée de montagne, de nature, séparée et mère de trois jeunes garçons pour le moins turbulents, elle nous sortait le plus souvent possible. Une excellente solution pour calmer nos ardeurs grâce aux efforts physiques et au bénéfice du grand air.
Fille et femme de pêcheurs, elle connaissait assez bien quelques techniques de pêche, celles-là même que l’on utilisait dans son Jura natal pour traquer le brochet, le sandre, la perche, le black-bass, la carpe et autres cyprinidés. C’est ainsi qu’en culotte courte, j’ai tout d’abord découvert les bords de Saône en famille. Mon grand-père ne supportant pas trop les enfants et notre hyperactivité, nous étions contraints de rester sur la berge alors que la plupart des adultes allaient pêcher en barque. Cela ne nous empêcha pas de faire nos premiers pas halieutiques armés de petites cannes en bambou avec lesquelles nos traquions les gardons, seuls poissons à notre portée.
En 1972, nous avons quitté la Franche-Comté pour aller habiter dans les Pyrénées-Orientales, le pays des truites, des barbeaux méridionaux et des chevesnes. Grâce à nos vélos, pendant les grandes vacances, mes frères et moi passions ainsi des journées entières au bord de la Têt.

Pendant ces jours de congé, ma mère nous emmenait en montagne. C’est là que j’ai découvert la pêche en lac d »altitude et commencé à perfectionner ma technique de pêche à la mouche. Maman préférait la pêche à fond. À cette époque, en début de saison, les températures étaient relativement basses et la neige présente au bord de ces plans d’eau. Couverte de la tête aux pieds, emmitouflée dans une grande parka kaki avec la tête cachée par une capuche la protégeant du vent, maman ressemblait à tous les pêcheurs. Pour se rendre compte que c’était une femme, il fallait passer tout près d’elle. En maintenant une position statique au bord de l’eau, elle voyait plusieurs pêcheurs passer à côté d’elle lors de chacune de ses parties de pêche. À cette époque, période à laquelle la règlementation autorisait la conservation de 20 truites de plus de 18 centimètres par jour et par pêcheur, la mentalité des pratiquants de notre discipline n’était pas vraiment sportive. Un pêcheur était considéré la plupart du temps comme un concurrent indésirable. Les réflexions allaient bon train. Ils pêchent sur nos coins ! Ils prennent nos poissons ! Le pire arrivait lorsque certains hommes découvraient que c’était une femme qui maniait une canne à pêche. Pour en rajouter un peu plus sans le vouloir, ma mère savait pêcher. Elle avait acquis du bon matériel pour déposer proprement son appât naturel sur le fond. Ses connaissances et son équipement lui permettait de capturer régulièrement du poisson même les jours ou une grande partie des pêcheurs se retrouvaient capots. Dans les années 80, dans l’un des lacs du massif du Carlit, le Casteilla, des cristivomers ont été introduits. Maman adorait pêcher ce poisson qui se laissait assez facilement séduire par ses montages. Les pêcheurs à la cuiller ou au snack, une ondulante très prisée par les locaux n’avaient pas la même efficacité. Alors que ma mère enchainait parfois les captures, on entendait au loin certains pêcheurs maudire maman. « elle en a encore une », les bonnes femmes devraient plutôt s’occuper de leurs gosses plutôt que d’être à la pêche… ». Ces invectives restaient éloignées car notre berger allemand qui accompagnait ma mère dans toutes ces randonnées, inspirait le respect et permettait à ma maman d’avoir une certaine tranquillité et un peu d’espace autour d’elle.

Nous avions également l’habitude d’aller pêcher en famille les plans d’eau de Villeneuve de la Raho situés dans la plaine du Roussillon non loin de Perpignan. Des carpes et des brochets y avaient été introduits. C’était une pêche conviviale, en famille et avec mes grands-parents maternels qui s’étaient eux aussi établis dans les Pyrénées-Orientales. Forts de leurs expériences des techniques de pêche de ces poissons, toute la famille réalisait des pêches incroyables. Les pêcheurs locaux quant à eux découvraient ces poissons nouvellement introduits. Ils étaient bien plus forts dans les techniques réservées à la truite comme la pêche au toc en rivière. Là encore, ma mère avait un temps d’avance et les brochets et les carpes s’enchainaient alors que certains pêcheurs locaux ne prenaient rien. Une fois encore, les quolibets et les remarques désobligeantes envers ma mère étaient monnaie courante, ce qui la faisait plutôt sourire, habituée depuis longtemps à ce genre de désagrément.
L’apogée était atteinte les jours de pêche favorables. Il arrivait assez régulièrement à ma mère de prendre plusieurs spécimens dans la même journée sur le même poste. Même si ces poissons dépassaient largement la taille légale de capture, elle relâchait la plupart d’entre eux. Un scandale ! Une hérésie ! Un pêcheur furieux de voir cela lui avait même dit un jour, « si vous ne les gardez pas, vous n’avez qu’à me les donner ». Ma mère lui avait aussitôt répondu, « vous n’avez qu’à les attraper ». Autant vous dire que lorsqu’elle arrivait sur les lieux de ses exploits, l’ambiance était électrique et les regards et les réflexions n’étaient pas vraiment amicaux.

Tout cela pour vous dire que cette vision machiste ne date pas d’aujourd’hui. Même si les choses se sont un peu améliorées depuis, il reste encore beaucoup de travail pour faire évoluer les mentalités. Les femmes sont de plus en plus nombreuses à la pêche dans notre pays et c’est un point positif. Cela prouve au moins que notre discipline peut attirer un public large et diversifié. Avec les enfants, les femmes permettront très certainement de montrer que notre discipline n’est pas un loisir par lequel on cherche forcément à nuire au poisson, mais plutôt de pratiquer une activité de nature saine et passionnante.

Allez, Mesdames, à vos cannes et régalez-vous en ignorant les regards jaloux qui n’ont pas lieu d’être. Votre présence au bord de l’eau contribuera très certainement à changer un peu la vision parfois archaïque de notre passion auprès du grand public.

Hervé THOMAS

Merci à Hélène et à Marie-France qui m’ont permis d’agrémenter cet article avec leurs photos. Elles sont toutes les deux de redoutables pêcheuses qui n’ont rien à envier à certains hommes en terme de technique.

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