La Landie

C’est un incroyable concours de circonstances qui m’a permis de manager le centre de pêche du Lac de la Landie à la fin de l’année 1991. Pendant cinq saisons, de 1992 à 1996, j’ai eu la chance d’y croiser un très grand nombre de pêcheurs à la mouche. Je m’y suis fait des amis pour la vie et j’en ai tiré une solide expérience de la pêche en lac.

Je dis pêche en lac et non, pêche en réservoir car il y a pour moi une différence. Si le fonctionnement était celui d’un réservoir avec des empoissonnements réguliers et importants, à la Landie,  la pêche s’apparentait bien plus à celle d’un lac sauvage même si la quantité de poissons était nettement supérieure à celle que l’on connaît sur les lacs naturels. Cette nuance s’explique en partie à cause de  la superficie et de la profondeur moyenne de ce plan d’eau, et par sa situation en milieu sauvage et montagnard. Toutes ces conditions réunies permettant aux poissons introduits de retrouver rapidement, tout du moins pour ceux ayant un peu de temps pour s’acclimater, un mode d’alimentation naturel. Ce dernier, conditionné en très grande partie par le vent et ses conséquences sur les émergences et retombées d’insectes sur le lac.

De part et d’autre du lac, deux grands plateaux peu profonds  délimitaient une zone médiane très profonde, refuge salvateur pour les salmonidés en période estivale. Le long des berges, tourbières, bois de hêtres et prairies bordaient les eaux couleurs thé de ce plan d’eau naturel dont le niveau avait été surélevé par un petit muret en pierres et en terre.

En arrivant à la Landie, je n’étais pas vraiment un as de la pêche à la mouche mais j’étais passionné, extrêmement passionné. Je dévorais depuis longtemps toute la littérature halieutique que je pouvais trouver. J’étais abonné à plusieurs revues françaises et étrangères et me tenais informé des évolutions de cette technique qui commençait à se démocratiser en France. Depuis plusieurs années déjà et depuis le début de mon adolescence, je montais mes mouches car je m’étais vite rendu-compte que les modèles que je pouvais commander par correspondance, n’étaient pas forcément idéaux pour pêcher les zones que j’affectionnais le plus dans les Pyrénées ou en Auvergne. Même si j’avais à mon actif plusieurs centaines de réalisations dans mes boîtes et quelques milliers de truites à mon actif, je n’étais qu’un pêcheur moyen qui allait découvrir un monde encore plus merveilleux que celui qu’il pouvait alors imaginer.

Ma première rencontre. Bien avant l’ouverture officielle du lac, j’ai eu la chance de rencontrer un homme exceptionnel, Daniel Maury. Il était alors rédacteur en chef de la Pêche et les Poissons et ceux qui ont pu le croiser ou lire ses éditoriaux, savent qu’il n’avait pas sa langue dans la poche et que pour lui, un con était un con et qu’il ne fallait pas se cacher pour lui dire.

Daniel n’était certainement pas un pêcheur à la mouche extraordinaire mais il était passionné par la pêche, toutes les pêches. Il aimait apprendre, innover, créer, analyser et comprendre les mœurs des poissons qu’il pêchait. C’est ainsi que sa culture « pêche » était impressionnante et ses analyses toujours d’une grande pertinence. Si je ne me trompe pas, c’est lui qui a fait connaitre la pêche moderne de la carpe ainsi que la pêche à l’anglaise en France. Grâce à lui, j’ai tout de suite compris que j’allais devoir beaucoup travailler pour essayer de m’immiscer au niveau de professionnel de la pêche à la mouche et que la passion ne suffirait pas.

6 mai 1992, c’est l’ouverture officielle du lac. Les plus grands noms de la pêche et plus spécialement de la pêche à la mouche en France et en Europe en ce qui concerne la pêche en réservoir sont presque tous là. Il y a également les journalistes des grandes revues de l’époque. Que du beau monde et je suis tout étourdi de rencontrer plusieurs de mes idoles. Bob Church, le pape anglais de la pêche en réservoir, Piam, Jacques Boyco, René Brugère, capitaine de l’équipe de France de l’époque. Henri Limouzin et Martine Courtois, Daniel Maury, Marc Sourdot, Pierre Affre pour les journalistes. Guy plas, Patrick Bourret, patron d’un magasin de pêche sur une péniche  à Lyon et compétiteur de casting ainsi que Jérôme Gaillard qui  allait me remplacer en 1997 et bien d’autres encore. A partir de cette date et au contact de ces « pointures » mais également à celui d’anonymes, pêcheurs exceptionnels, je vais apprendre. Apprendre  les différents lancers avec des maîtres comme Mel Kieger, Guido Vinck ou Jean-louis Poirot. Apprendre la technique et les tactiques de pêche en lac mais également parfaire ma pratique de la pêche en rivière et en mer en voyageant après de longues saisons de pêche et de travail.

En compagnie de Bob Church et Jean-Bernard Cohendet, le propriétaire du lac
A la pêche avec Mel Kieger

Cinq années plus tard, fort de milliers d’heures passées au bord de l’eau et au contact pratiquement permanent de pêcheurs venant de nombreux horizons, j’ai acquis une expérience qu’un pêcheur (classique) mettrait des dizaines d’années à acquérir. Vivre au bord d’un plan d’eau plus de neuf mois par an en ayant toujours l’œil sur celui-ci est également un avantage énorme. On perçoit l’évolution au jour le jour de très nombreuses choses et on peut ainsi en tirer des enseignements profitables.

Pour moi, la plus grosse différence se faisait  au niveau des mouches artificielles. Pouvoir tester plusieurs imitations pendant un grand laps de temps est extraordinairement précieux. Le résultat est que l’on peut ainsi parfaitement choisir les matériaux idéaux pour tel ou tel insecte copié. On supprime de nombreux artifices ou matériaux que l’on a insérés dans un montage parce qu’ils nous semblent aider à imiter à la perfection la forme particulière des insectes que l’on a vus sur l’eau. Mais en fait, ces matériaux ou artifices sont  totalement inutiles et rendent parfois la mouche bien trop artificielle aux yeux de certains poissons ayant déjà une solide expérience en matière de capture. Ce que l’on pense être une belle imitation, parfaitement réaliste, ne l’est pas forcément pour certains poissons qui s’en détournent facilement à cause d’un petit rien.

La pêche à la Landie m’a appris à pêcher vite et avec application. Pêcher simplement en supprimant tout le superflu dans mon équipement et permettre à de très nombreux débutants ou pêcheurs habitués à la pêche en rivière, déconcertés par la pêche en lac, de réaliser qu’avec un peu d’application, de réflexion et de rigueur, qu’il n’était pas si difficile de réussir une partie de pêche dans des conditions météorologiques correctes.

Pendant ces années et celles qui ont suivi, j’ai eu grand plaisir à enseigner la pêche à la mouche à des enfants,  des femmes ou des personnes handicapées n’en déplaise à certains puristes jugeant cela impossible.

Cela fait plus 25 ans que j’ai mis pour la première fois une mouche sur les eaux de la Landie et j’ai toujours en tête les deux énormes casses du premier jour. J’avais pourtant pris plusieurs truites fario dépassant le kilo en rivière mais les arcs monstrueuses que j’ai attelées ce jour là m’ont vite fait comprendre que je venais de passer dans la catégorie supérieure et que j’allais devoir m’accrocher. Je n’oublierai jamais de nombreuses parties de pêche et ces rencontres merveilleuses que j’ai pu faire avec d’autres passionnés comme moi, experts ou novices mais avec les yeux qui brillent comme ceux d’un gosse en arrivant au lac ou après une capture exceptionnelle. Je n’oublierai pas certains poissons extraordinaires, hors du commun et dont la défense surpuissante, les sauts spectaculaires sont gravés dans ma mémoire. Je ne pourrai pas oublier tous les pêcheurs à qui j’ai pu donner un bon conseil et qui ont réussi leur partie de pêche. Car au-delà du plaisir de capturer un poisson, celui de permettre d’en faire prendre un est largement supérieur à mes yeux et surtout bien plus gratifiant.

Que de souvenirs, que de moments merveilleux de plaisir et de partage même si la gestion d’un tel plan d’eau au quotidien n’était vraiment pas de tout repos.

Un seul regret, ces longues et belles dérives à l’ancre flottante dans les vagues et le vent dans le dos.

Mais la Landie, c’est comme certains amis que j’ai rencontrés là-bas au pied du Sancy, c’est pour la vie…

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